EMEUTES DE LA FAIM : OU LES INCENDIAIRES DEVIENNENT POMPIERS
Article emprunté au bulletin d’André Noel![]()
Ce n’est plus seulement en Afrique, à cause de la sécheresse récurrente ou de mauvaises récoltes cycliques, que la faim sévit encore, c’est également dans des pays du tiers-monde ( aujourd’hui « émergents », après avoir été « en voie de développement »…) que l’on croyait tirés d’affaire ou sur le point de l’être, entre autres : l’Egypte, la Thaïlande, le Mexique, les Philippines et le Pakistan… L’ONU a ainsi recensé trente-sept pays touchés par la crise alimentaire, et ce n’est qu’un début.
Souvent, après la colère, survient la violence : ce sont les émeutes de la faim qui se propagent. Dominique Strauss-Kahn, socialiste, patron du FMI, dévoile un sombre pronostic. La famine provoque la guerre, assure-t-il. Hélas ! Il n’invente rien.
C’est pourquoi, toutes affaires cessantes, les organismes internationaux se rendent au chevet des pays pauvres, malades de la disette, et convient les pays riches à mettre de nouveau la main à la poche pour nourrir les affamés.
Bien entendu, du FMI à la Banque mondiale, en passant par l’ONU, tout le monde a bonne conscience. Leurs dirigeants se prétendent seuls capables, eu égard à l’urgence et aux moyens dont ils disposent, d’enrayer la famine au niveau mondial. Ils oublient leur propre responsabilité dans ce désastre humanitaire.
Constatons qu’une partie de la situation catastrophique actuelle résulte du modèle de développement importé des pays occidentaux qui dominent toujours, puisqu’ils sont de loin les principaux contributeurs, les organismes internationaux.
Depuis des décennies, ces institutions ont expliqué aux Etats actuellement en pénurie que l’agriculture ancestrale, dite de subsistance, appartenait au passé ; que, pour prospérer, les pays émergents devaient développer leur industrie et ne cultiver que ce qui pouvait être exporté. Les exportations n’allaient-elles pas leur apporter de précieuses devises génératrices d’une bienfaisante croissance ? Notons que l’Union européenne a relayé ce discours en ciblant les paysans européens, les contraignant à mettre leurs terres en jachère, à abattre une partie notable de leur cheptel pour diminuer les stocks de beurre et de lait, etc.
Voici que maintenant on manque de lait et le prix des produits laitiers explose en raison de la pénurie ! C’est seulement l’année dernière, pressentant le désastre, que Bruxelles a autorisé les agriculteurs à reprendre en mains les jachères, au moins partiellement, pour les remettre en culture.
Or cela ne se fait pas d’un claquement de doigts comme le pensent nos technocrates européens toujours à cent lieues des réalités sur le terrain …
Voici un exemple particulièrement aberrant : si le Sénégal exporte des produits alimentaires vers l’Europe, il doit, en revanche, importer 80% du riz que sa population consomme. En exportant leur modèle de production, les pays développés ont également imposé leur modèle de consommation, modifiant les habitudes alimentaires des autochtones.
Voyez aussi le cas de la Chine et de l’Inde : ces pays consomment quatre fois plus de viande qu’ils n’en mangeaient il y a quelques décennies. L’Inde, d’exportatrice qu’elle était en la matière, est devenue importatrice, entraînant à la hausse les cours mondiaux. Non seulement celui de la viande proprement dite mais aussi celui des céréales et des oléagineux (principalement soja) dont le bétail se nourrit. Les plus durement touchés par cette modification des habitudes alimentaires sont les plus pauvres des pays pauvres qui doivent tout importer, tels Haïti ou certains Etats africains.
Joue aussi un rôle non négligeable l’obsession de la protection de l’environnement propagée par tous ces organismes mondiaux comme par les gouvernements occidentaux.
Protéger la planète ? A condition que ce ne soit pas au détriment des hommes qui y vivent et… y mangent. Pour la protéger et faire face à la disparition progressive du pétrole qui se profile à terme mais à terme seulement, on cherche des alternatives aux énergies fossiles. La panacée, ce seraient les agro-carburants, l’éthanol notamment.
Conséquence : « Le changement d’affectation de nombreuses exploitations a détourné des terres de la chaîne alimentaire» et ce - ajouterons-nous - pour des résultats médiocres. En décidant de consacrer 60 millions de tonnes de maïs à la fabrication d’éthanol pour ne produire que…3% de leur carburant, les Etats-Unis ont retiré du marché l’équivalent des exportations mondiales de maïs ! Ce qui n’empêche pas le baril de pétrole d’atteindre des sommets. D’ailleurs ce ne sont pas seulement les pays développés qui se sont lancés dans la production des agro-carburants, ce sont aussi des nations « émergentes », comme le Brésil. Avec pour résultat une hausse spectaculaire des cours du maïs sur les marchés mondiaux, de sorte que les Etats les plus démunis ne peuvent pas suivre et que leurs nationaux ne peuvent plus se nourrir.
C’est ainsi que le cours du maïs a doublé en deux ans, que le prix du blé a connu une augmentation de 180% en trois ans, celui du riz 30% en… quinze jours. L’ONU, pourtant, n’a toujours pas décidé un moratoire de cinq ans sur la production de l’éthanol que son rapporteur spécial, Jean Ziegler, lui a pourtant proposé d’adopter il y a déjà plusieurs mois.
Les spéculateurs sont également mis en cause comme co-responsables du drame de la faim. Ce n’est pas faux !
Mais, là encore, à qui la faute ? Jusqu’ici les fonds spéculatifs jouaient sur le marché des devises ou, à terme, sur des produits bancaires et financiers sophistiqués. Les opérations de ces banquiers internationaux ont été vertueusement dénoncées comme s’effectuant au détriment de « l’économie réelle » c’est-à-dire des biens marchands concrets et du développement d’industries existantes. La crise des « subprimes » aidant, ils se sont donc tournés vers le réel à savoir les productions agricoles, spéculant, immoralement sans doute, non seulement sur le prix du riz et des céréales, mais aussi sur celui des minerais.
On « oublie » de le dire : les pays dits du « Sud », les pauvres, ont aussi leur part de responsabilité dans ces famines, ne serait-ce que par la corruption qui y règne toujours, les dirigeants détournant l’aide alimentaire occidentale et les crédits de la coopération à leur profit, au préjudice des populations auxquelles ils étaient destinés. Avec ce que de nombreux chefs d’Etat africains ont thésaurisé sur leurs comptes en Suisse, sans parler de la vente de leur somptueuses et nombreuses propriétés en France ou ailleurs, ils pourraient nourrir tous les ventres creux de leur pays pendant plusieurs mois, voire des années…


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